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La tête de taureau

tête de taureau

C’est de ces choses qui arrivent peu souvent. Installés dans un endroit, se laissant aller à la boutade joyeuse ou aux histoires de famille compliquées; dînant ou autour d’un verre ponctuant l’heure de l’apéritif. Et, quelques fois, on arrive à se demander ce que l’on fait là, le sens de tout ça. On se demande s’il on est bien à sa place et si ce qu’il nous arrive est réel.

Que fait ce groupe des gens là? Comment fait-on pour s’entendre si bien? Que se passe-t-il? Qui sommes nous? Où allons-nous? Pourquoi sommes-nous là?

Je suis assis à une table d’un dîner de famille heureux. La blague va bon train, la nourriture est bonne, la boisson coule à flots et tout est animé. Je réponds poliment aux questions qui me sont posées, sans ajouts explétifs et j’observe. Certains se lèvent malgré les supplications des autres pour qu’ils restent assis, d’autres mangent voracement, comme s’ils étaient seuls chez eux avec leur plateau-télé…

La scène se déroule devant moi comme un film en accéléré. Je suis absent, je fais partie du décor; comme cet oiseau que l’on voit voler, qui plane au dessus de la scène qui captive l’attention du spectateur mais qui est bien là, résistant à l’envie de se poser au milieu du tableau.

J’en arrive à un point où je n’entends même plus ce qui se dit autour de moi. Les pensées me prennent d’assaut. Je suis l’otage de mon esprit malade, qui ne demande pour rançon qu’une simple cure de son traumatisme passé. Je m’imagine vivre une fiction, un film muet où tout est exagéré pour que le spectateur puisse comprendre ce qu’il se passe sans avoir besoin de dialogue. Autour de moi, les gestes des gens prennent une ampleur démesurée, les discussions se mélangent et perdent de leur sens, construisent une autre ambiance. Même la nourriture que je mange machinalement perd de son goût. Je ne sais même pas que je suis en train de manger. Tout, absolument tout perd de son sens.

Je ne comprends plus les paroles, la nourriture parait obsolète, les couleurs ne se distinguent plus les unes des autres. Je ne vois qu’une seule couleur, le gris. Je n’entends qu’une seule parole: un murmure incessant, mélange de ma voix interne et une sorte d’apophtegme incompréhensible. Plus rien n’a de sens que ma tristesse inconsolable. Je suis anesthésié. Rien n’existe vraiment, tout n’est qu’un hologramme indéchiffrable.

Je me sens sorti de mon corps pour devenir une âme errante. je n’ai aucun but précis, je ne peux qu’observer. A la fin du dîner, je dois reprendre mes esprits puisqu’il faut partir. En passant le pas de la porte je salue nonchalamment, comme s’il ne s’était rien passé. J’emprunte une voiture dans laquelle mes sentiments font surface, comme si le mouvement de l’automobile et le bourdonnement du moteur avaient soudainement réveillé mon esprit qui reprend conscience de sa place et de son état. Je ne peux me retenir de laisser échapper quelques larmes. Je pleure, même.

Pendant toute une soirée, je suis devenu animal. J’ai encore une fois porté la tête du taureau.

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