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Will le couard

will le couard

Partie 1

Il entre dans cette bibliothèque avec un peu d’appréhension. Il est accompagné par Nadia, qui lui montre les lieux. Il sent qu’elle le protège. Quand il entre, tous les regards se posent sur lui. Du moins, c’est ce qu’il ressent. Il sait qu’on le juge, qu’on l’évalue, qu’on le soupèse, qu’on l’a déjà analysé et que le glas à sonné pour lui. Il ne peut pas partir, faire marche arrière. Il y est maintenant. C’est étrange comme quelques fois on perçoit les réactions de son entourage différemment de comme elles le sont réellement.
“Oh, tu as mis un pull rayé aujourd’hui” – lui fait remarquer Nadia
William a tout de suite pensé qu’elle critiquait son pull. C’est peut être faux, elle faisait simplement remarquer la nature de son pull. Chacun dans sa tête et d’après son vécu se fait des idées et interprète empiriquement toutes les informations que lui envoie son entourage. William ne s’en rendait pas compte et se sent maintenant mal à l’aise dans son pull rayé gris et vert.

«Bon, je vais te laisser maintenant, on se voit tout  l’heure» -lui dit-elle
William se force maintenant d’afficher un sourire qu’il n’a aucune envie de montrer. Mais il “doit” se faire fort. La demi-journée s’annonce difficile. Il ne sait pas où se mettre, ni quoi faire de ses mains. William est très grand, et le regard extérieur doit trouver étrange cette masse géante qui bouge titubante et désoeuvrée. Un peu comme l’albatros qui ne vole pas William traîne dans ses ailes le désespoir et l’inquiétude qui l’envahissent maintenant. Et s’il ne fait pas les choses bien? Qu’est-ce qu’on lui dira? Et si personne ne l’aime ou qu’on le trouve trop comme ceci ou trop comme cela? Il s’avance. Les dames qui travaillent à la bibliothèque l’accueillent gentiment. Elles ont beaucoup de travail, la bibliothèque est pleine à craquer.

On met William a contribution: ranger les livres, chercher des livres, aider des enfants dans la bibliothèque. Il s’exécute, sans rien dire, se demandant combien de temps ce sentiment va durer. Il est mal à l’aise, comme s’il marchait avec un poids dans le ventre, du béton armé et durci. Que faire? Que dire? Comment le faire? Comment le dire? Il n’en a aucune idée.

Un enfant l’interpelle.
«Oui?»
«Et comment on dit mon nom en français»
William répond, sourit et s’en va.
Un autre enfant l’interpelle pour lui demander un livre. William prend le livre dans l’étagère blanche en acier et fait sonner le détecteur de métaux en passant. Toutes les têtes se lèvent et le fixent maintenant. Certains rient, d’autres sont trop concentrés pour savoir ce qu’il se passe. William esquisse un petit rire nerveux, comme pour communiquer à tout le monde que «ce n’est pas grave, ne vous inquiétez pas, je ne vole pas le livre».

William a peur. Il regarde l’horloge blanche accrochée au mur. Il n’est que 4h15. Cela ne fait donc qu’une heure qu’il est là. Cela semblait une éternité. Combien de temps encore? Que quelqu’un vienne le sortir de là. Il n’en peux plus d’être regardé sous tous les angles. Il n’en peut plus de ne pas savoir quoi faire.

Enfin, Nadia vient lui dire qu’elle s’en va, et qu’il devrait partir avec elle. Ouf! la bibliothécaire demande s’il reviendra demain…
«Oui…» répond-il, avec beaucoup d’assurance.

Il va donc devoir revenir demain… William a peur.
Le lendemain, au réveil, William avale 3 cachets d’un puissant sédatif et s’endort avant l’heure de partir. On vient le réveiller…

 

Partie 2

Voici la suite de l’histoire de William, un être chaotique et torturé qui en fait voir de toutes les couleurs à son entourage et à lui-même.

William voit flou. Il ne sent presque pas ses muscles, il ne sent pas son coeur battre. Pourtant, il est bien éveillé et il faut partir. Le couard était déjà habillé, il se traîne donc vers la porte d’entrée et se laisse misérablement tomber dans le taxi qui l’emmènera à destination. La tête collée contre la vitre, il entend son chauffeur parler, mais se sent incapable de dire un seul mot. Il entend mais n’écoute pas. Quelque chose l’empêche d’écouter, comme une force incontrôlable qui le manie de l’intérieur. Il ne sait pas s’il rêve ou si les voitures qu’il voit défiler et le paysage qui l’entoure sont réels. Il ne voit ce moment qu’en flashs, peut-être interrompus par de brefs moments de demi-sommeil lucide, sur fond d’une musique caribéenne quelconque -un mâle s’égosillant et pleurnichant un énième abandon par une énième compagne qu’il a dû tromper auparavant- .

Il semblerait qu’il soit arrivé à destination. Il sort du taxi et se dirige machinalement vers la bibliothèque, anesthésié, inconscient, mais vivant et debout, titubant. Il se fait un passage parmi des enfants surexcités vers cette fameuse bibliothèque qu’il appréhendait tant, mais qu’il pénètre ce jour-là sans état d’âme, sans vie, sans savoir qu’il est là. Il effectue le travail pour lequel il s’est engagé et part à l’heure de partir, reprend le même taxi et rentre chez lui, encore vidé de toute son énergie vitale, comme une plante grimpante envahissant un grillage sans conscience, mais sachant que c’est ce que son programme de base lui a ordonné de faire. Il se glisse dans son lit somnanbuliquement et s’endort.

On vient le réveiller, sûrement quelques heures plus tard. Il entend quelques mots de colère mais ne parvient pas à prendre conscience. Sa pusillanimité l’aurait-elle tué? Est-il mort? Il ne le sait pas. Il ne sait même pas s’il a mangé, s’il s’est hydraté. Il ne sait même pas s’il est allé à la bibliothèque. Cette journée pour lui est inexistante, comme si son disque dur avait été effacé, et qu’il était revenu à la journée d’hier. Il sent sa voix résonner dans sa cage thoracique, mais il ne sait même pas ce qu’il est en train de dire, il n’a même pas conscience d’être en train de parler. Il se rendort, dans un soupir qu’il sent dans toutes les extrémités de son corps, comme s’il avait été vidé de son sang et que celui-ci affluait dans ses artères pour la première fois depuis vingt-quatre heures.

Le lendemain matin, ayant retrouvé ses esprits, il se réveille. William a vécu une vie tourmentée. Il a toujours voulu être quelqu’un qu’il n’est pas, n’a pas été, et ne sera sûrement jamais. Ses aspirations sont changeantes, et inspirées par les multiples personnages de séries télévisées qu’il regarde à longueur de journée, tout seul, chez lui. Tantôt veut-il être aussi pur, riche et contorsionné que Christian Troy. Le jour suivant, il veut être aussi séducteur, vulgaire et flegmatique que Hank Moody. Il lui prend des fois d’avoir envie d’être le génie dépendant et cynique qu’est Gregory House.

William n’est aucun de tous ces personnages faux, qu’il se construit de toutes pièces. Il est calculateur et sait obtenir ce qu’il veut, même au prix de mensonges. Il ment aux autres, et il se ment à lui-même, se cherchant d’innombrables prétextes pour ne pas se dévoiler, pour pouvoir continuer à jouer son jeu d’acteur rondement mené, et qui semble épater tout le monde.

Ceci dit, William n’a jamais eu envie d’être lui-même, il ne s’en est jamais donné la possibilité. William n’a jamais fait la rencontre de William. Il joue des rôles, c’est un grand acteur dans sa vie, où il joue des rôles différents, adaptant son personnage au public qu’est son entourage. Cet auditoire semble bluffé à chaque rencontre et demande encore du William. Pourquoi s’arrêterait-il? William ne s’arrête pas parce qu’il a peur. Comment fera-t-il quand on saura qui est réellement William?

Le téléphone sonne, le tirant de ses pensées. William se lève pour répondre. Il ne répond jamais au téléphone, il veut se faire désirer. Du moins, c’est ce qu’il se dit, pour ne pas affronter le fait que l’angoisse le mange à l’idée de décrocher. Mais cette fois-ci, poussé par la solitude qui le menace, il répond, non sans laisser transpirer l’anxiété dans sa voix quand il s’enquiert de savoir qui l’appelle à une heure quinze du matin…

 

Partie 3

“-Yo?!
-Tu vas bien William, tu dormais?
-Ouais, ça va. Je dormais pas.”
Bien sûr, à une heure et quart du matin un jour de semaine, on ne dort pas. William, lui, ne dort pas. Il ne peut pas. Avec on esprit tourmenté pour une raison qui lui échappe et ses heures supplémentaires de sommeil déjà en stock, il n’est pas fatigué. Lucie lui demande s’il veut la rejoindre, avec les filles, au bar du coin pour boire un coup. Pourquoi sortir? Parce qu’il aurait la chance alors de monter sur scène et de jouer l’un de ses nombreux personnages orageux mais néanmoins accomplis, sévères mais drôles, atypiques mais étrangement normaux. Il enfile donc une chemise et part, en plein milieux de la nuit, confiant, la truffe au vent et un peu d’argent en poche.

Arrivé au bar, il est acclamé. C’est tout ce dont il a besoin: un peu de validation. Juste pour le conforter dans l’idée que la vie accidentée qu’il mène est tout à fait normale, car il n’en a pas assez de lui pour s’en convaincre, et manque de vision pour se démontrer à lui-même qu’il fonce droit dans le mur, a mille kilomètres par heure, sans filet, sans protection… Il discute de choses et d’autres, un verre à la main et une cigarette dans l’autre, inattentif, appréhendant le moment où on lui demandera ce qu’il fait debout à une heure pareille. Peu importe, il s’inventera une activité quelconque ou une fille avec laquelle il aurait passé la nuit et qui est partie maintenant.

Il observe chaque fille de la table individuellement, de son oeil critique, fin et avisé. Il essaie d’analyser les caractères, les attentes de chacune d’entre elles, pour pouvoir offrir à son public ce qu’il veut de lui. William est prêt à tout dire pour recevoir les applaudissements qu’il mérite. Pourtant, il n’est pas prêt à tout faire, parce que ce qu’il dit ne lui correspond pas. William joue bien son rôle.

Il regagne, l’air confiant mais fatigué, ses pénates. Il s’endort en se construisant un nouveau personnage qui plaira à ces demoiselles la prochaine fois qu’il les verra. Ce personnage marche lentement, est drôle et a un nombre incalculable de conquêtes féminines. Il sait que la chance lui sourira un jour parce qu’il s’en fout des études. Il ne travaille pas mais reçoit de l’argent de sa famille et vit une vie cool et mondaine dans sa ville. Il mange et se couche à des heures impossibles et est un grand solitaire. Il n’a peur de rien et de tout en même temps et relève tous les faux défis qui se posent sur son chemin. Son débit de parole est mélodieux et il emploie des termes techniques, il a beaucoup de vocabulaire et une gestuelle ample et confiante.

Personne ne sait jusqu’à ce jour qui est William, mais tout le monde croit savoir qui il est. Pour certains, c’est un jeune enfant paumé et peu sûr de lui, pour d’autres c’est un adulte accompli déjà vieux avant l’heure, tantôt c’est un fêtard incontrôlable, tantôt il est le sage du village… Il s’adapte, en fonction des personnes qu’il voit et des situations qu’il vit. Il ne s’en rend pas compte, mais il perd de sa personnalité, il perd de son essence pour devenir un être aux multiples architectures. Le William réel disparaît peu à peu pour laisser place à un personnage pluriel, laissant un rôle pour s’en approprier un autre. Le hobby de William n’est pas d’être comédien, il en est un. Il a des vies différentes, des envies différentes, un passé différent selon le type qu’il incarne. Il n’est pas atteint par le trouble de la personnalité multiple, car au fond de lui, il sait qui il est. Seulement, il le cache et ce derrière un masque qu’il moule lui-même. Son nom ne change pas, son âge ne change pas, seuls son regard et les sons qui sortent de sa bouche se transforment.

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